Gilles Toussaint
Mis en ligne le 24/09/2009
Une équipe de scientifiques a défini les limites biophysiques de la Terre. Neuf "frontières" qu'il serait sage de respecter.
L’exercice ne manque pas d’ambition et, reconnaissent ses auteurs, devra être affiné au regard de l’évolution des connaissances scientifiques. Cela n’enlève rien à son intérêt. Dans un article publié dans la dernière livraison du magazine "Nature", une équipe composée de 28 scientifiques de renom s’est attelée à identifier et quantifier les limites biophysiques du système terrestre. Neuf "frontières" qu’il convient de ne pas franchir si l’Humanité veut éviter de s’exposer à des changements environnementaux radicaux.
"Nous avons souhaité mettre deux éléments en évidence", commente le Pr Eric Lambin (UCL), coauteur de cette étude. "Le premier, c’est que le système terrestre biophysique a un comportement non linéaire et que lorsque certains seuils, certains points de rupture, sont dépassés, on risque de faire face à des changements abrupts. On peut faire l’analogie avec un élastique : on peut tirer dessus jusqu’à un certain point. Il va très bien absorber cette traction et retrouver son état initial une fois qu’on le relâche. Mais au-delà d’un certain niveau, c’est la rupture. Ceci fait référence à ce que l’on nomme la "résilience" du système terrestre. Le niveau de perturbations que celui-ci est capable d’absorber tout en revenant à son état initial. Le second élément qui me paraît encore plus important, c’est qu’en quantifiant ces frontières qui nous laissent une certaine distance de sécurité par rapport à ces seuils critiques, on définit en quelque sorte la superficie du terrain de jeu dont l’Humanité dispose sur la planète." Des seuils, précise notre interlocuteur, qui se définissent indépendamment des aspirations humaines, mais bien en fonction de critères biogéochimiques.
Pour mener à bien leur travail, les auteurs ont pris l’Holocène comme point de référence, cette période géologique chaude (interglaciaire) qui, au cours des 10 000 dernières années, a connu des conditions biophysiques particulièrement stables, favorisant un développement extraordinaire des sociétés humaines. Une période dorée aujourd’hui mise à mal par la pression croissante que les activités humaines font peser sur les systèmes naturels depuis l’avènement de la révolution industrielle. Le cadre fixé par les scientifiques ne dicte pas les solutions à mettre en œuvre, mais définit les limites climatiques, atmosphériques, géophysiques et écosystémiques qui, si elles sont respectées, doivent permettre d’assurer notre développement futur et notre niveau de bien-être. "Le fait de définir des limites non négociables dont il ne faut pas sortir peut être perçu comme négatif, car cela revient à réduire la marge de manœuvre de l’Humanité sur le long terme. Mais d’un autre côté, au sein de cette "aire de jeu", il y a un vaste choix d’options possibles pour continuer à augmenter le bien-être humain. Cela dépendra de nos normes sociales, de nos institutions, de nos préférences de consommation, de notre foi dans les progrès technologiques futurs ou encore de nos stratégies économiques " commente Eric Lambin.
Ces frontières, souligne encore l’étude, sont interdépendantes. Dépasser l’une peut donc avoir des effets sur les autres. Une déforestation à large échelle en Amazonie peut ainsi, par jeu de dominos, influencer les conditions climatiques au Tibet, ce qui aura des répercussions directes sur les ressources en eau de l’Asie Pour trois d’entre elles - le réchauffement climatique, le cycle de l’azote et la biodiversité -, nous sommes déjà au-delà des limites quantifiées par les scientifiques. Reste à savoir combien de temps cette incursion au-delà du raisonnable peut durer avant d’atteindre le point de rupture qui pourrait déboucher sur des changements environnementaux difficilement réversibles. Et si certaines rétroactions peuvent se manifester de manière rapide et spectaculaire - comme celle qui accélère la fonte des glaces de mer en Arctique -, d’autres changements plus lents et discrets - comme l’érosion de la biodiversité - n’en sont pas moins pernicieux.
Dans d’autres domaines, comme l’exploitation des terres agricoles, la "flamme rouge" n’est plus très loin. "La surface des terres utilisées pour les cultures ne devraient pas dépasser 15 % des terres non couvertes par les glaces à l’échelle mondiale, à condition que l’agriculture soit concentrée sur les zones à haut potentiel. Or une partie de celles-ci sont aujourd’hui perdues en raison de la dégradation des sols ou consacrées à d’autres usages comme l’urbanisation et la production d’agrocarburants. Et repousser l’agriculture vers les terres plus marginales, nécessite beaucoup plus de superficie pour un même niveau de production. Avec à la clef des impacts plus importants sur les écosystèmes naturels, notamment en raison de la déforestation. Actuellement, il nous reste une marge de 2 % de terres émergées avec encore quelques réserves que l’on trouve en Ukraine, par exemple, dans certaines zones de savanes d’Amérique latine et d’Afrique subsaharienne. De quoi tenir deux décennies environ. D’ici 2030, on s’approchera dangereusement de ce seuil critique", souligne encore le Pr Lambin.
Conclusion sans surprise : l’homme doit apprendre à gérer et respecter son environnement s’il veut garantir son avenir.
Scientifique mon amour...



