6 septembre à 22h47 Après les superpouvoirs que confèrerait aux français une fiscalité écologique, la question de l’équité de la taxe carbone est examinée, sans ménagements.Le précédent billet rappelait quelques bases un peu "théoriques" et suggérait qu’électeur, contribuable, consommateur pouvaient peut-être trouver dans cette tempête sous un même crâne de quoi analyser les fort nombreuses sorties politiques estampillées "taxe carbone". Vous aviez adoré la question qui peut tuer, et réclamé que l’on passe à la vitesse supérieure. Dont acte. Continuons à mettre sur le tapis (vert) des questions qui dépassent très largement la taxe carbone.
Tout se paie, hier, aujourd’hui, et demain
La majorité des critiques adressées à la taxe carbone porte sur le principe même de taxe, et de son insoutenable injustice. OK, OK. Les régionales, c’est pour 2010, la présidentielle demain : l’on pressent que cela pourrait troubler la discussion sur les externalités. Mais vous maîtrisez désormais ce sujet grâce à hasgreen. Bref rappel, cependant, aux retardataires et distraits :
Monsieur A achète un produit à l’entreprise B, au prix P. Ce produit fabriqué par l’entreprise B, que ce soit lors de sa fabrication, son utilisation, ou sa fin de vie, pollue l’air, l’eau, le sol, de messieurs C, D, E, F, G, H, I, etc., qui n’ont pourtant pas eu - et c’est tant mieux - leur mot à dire dans la relation contractuelle entre A et B.
En plus, messieurs C, D, E, F, G, H, I, etc., paient via divers impôts le traitement de la pollution conséquence de la relation A-B, sans toujours le savoir.
Parfois, C, D, E, F, G, H, I, etc. achètent aussi des produits de la société B.
Et bien sûr, tous votent pour que "les politiques fassent quelque chose pour la planète"©.
Là-dessus, au moins plusieurs Nicolas et un Michel disent, très bien, on va faire en sorte que ce coût de traitement de la pollution s’ajoute directement au prix P, et l’on en profitera pour faire de même pour tous les produits de la société B. Histoire de ne pas vider les caisses de l’Etat, de changer les comportements, ah oui ça nous rappelle vaguement cette affaire de banquiers qui ne mesurent pas bien les conséquences de leurs actes, et qui viennent ensuite réclamer des sous pour les sauver.
Ainsi monsieur A n’achètera peut-être plus le produit, ou ira voir la société Z qui vend un produit satisfaisant le même besoin, et est plus soucieuse des conséquences sur l’environnement.
Sauf que, A, B, C, D, E, F, G, H, I, et tous les autres, disent qu’ils ne sont plus d’accord [1]. Quooooiii, encore une taxe, on n’en peut plus, moi ma situation est très particulière donc je n’ai pas à la payer, seuls ceux qui font des bénéfices doivent casquer, je fais assez d’efforts pour l’environnement, je suis les conseils d’Evelyne Dhéliat et Sébastien Folin (la preuve que c’est un expert, on lui confie une émission sur la planète), etc. Vous avez probablement tout entendu sur le sujet, comme nous.
Au passage et sans doute du fait de la joie intense provoquée par un débat national de si haute facture, beaucoup auront oublié que ces multiples coûts "cachés" ont été parfois ou devront être tôt ou tard payés, écologie à la mode ou pas [2]. Et cette facture globale à régler, ce sont les changements dans l’équilibre de l’offre et de la demande qui la réduiront. Ou pas.
Justice sociale, ou justicitude ?
Une politique nationale cohérente de développement durable, dans un pays du monde capitaliste, devrait taxer toutes les relations contractuelles dont les prix ne reflètent pas l’ensemble des coûts qu’elles génèrent, et ainsi corriger les erreurs de prix. Cela semble un minimum : les responsabilités des uns et des autres, acheteur, vendeur, dans un tel système économique, doivent être clairement établies et assumées. Non ?
Compenser cette taxation pigovienne via des exonérations est tout bonnement absurde puisque la taxe pigovienne est destinée à changer les comportements. Cela entraîne de plus, ces derniers jours, une course particulièrement glauque pour déterminer qui est le plus miséreux. Il est tout de même étonnant de constater la rapidité avec laquelle on évacue le sujet de la pauvreté en France via la fiction nationale et très certainement électorale de la Précarité©, plus discrète mais pas moins importante que celle de la Sécurité©.
Car combien sont les français dont la vie basculera du côté obscur de la force du fait du paiement de 30 ou 50 euros par an, en plus, sur leur facture d’essence ? Et combien sont les français, si l’on reprend la question qui peut tuer du billet précédent, dont le budget consommation devient déficitaire s’il augmente de 5% ?
Ces questions, posées aussi brutalement, feront bondir les bien-pensants de gauche, et lever pour Danette les plus farouches gaullistes. Mais l’examen et la prise en charge de la pauvreté, des pauvretés [3] devrait-on dire, sont compliqués, et, méritent un peu plus que le traitement statistique déshumanisé ou pensé à la hache, y compris du côté des associations (qu’on ne peut critiquer, puisque bénévoles, donc du côté de la générosité).
Il y aurait donc, vous l’avez lu sur l’Observatoire des Inégalités, 8 millions de bien réels pauvres en France, qui consomment en effet, eux aussi, mais pour survivre [4]. S’il est évident que ceux-ci doivent faire l’objet d’un traitement particulier, la consommation des 57 autres millions doit être taxée, et un chat appelé un chat (c’est-à-dire une taxe, une taxe).
Car le budget de l’Etat n’étant pas au mieux de sa forme, la droite au pouvoir plutôt fan du désossage des services publics, je préfère largement que le peu qui reste serve à l’éducation nationale ou la santé, plutôt qu’il finance les réparations environnementales ou autres de la société de consommation, qui ne vont faire que croître étant donné le retard à l’allumage (100 ans pour le CO2 des automobiles, combien pour les déchets, les eaux usées, … ?).
Il sera bien temps, une fois ce principe acquis et décliné politiquement, d’étudier par exemple les distorsions aux frontières, ou régionales, éventuellement introduites par cette taxation.
Lourd comme un cheval mort
L’Etat ira finalement donc, ô magie des régionales qui approchent, débarrasser la Bretagne des algues tueuses. Très bien. Bravo. Et c’est qui qui paie ? Et c’est qui qui paiera tous les ans, car on imagine les algues pas une seconde vertes de trouille devant l’intervention de L’Etat et ses petits bras musclés. La Bretagne, elles l’aiment, elles ne la quitteront pas. Car les agriculteurs et éleveurs bretons sont généreux, leurs pratiques tout aussi généreuses en matière de phytosanitaires.
Or ils sont des patrons, qui vendent leurs produits à des acheteurs, qui eux-mêmes patrons deviennent vendeurs, jusqu’au caddy du consommateur, presque dernier maillon de la chaîne et pas exempt de responsabilités. Pas besoin d’évoquer la mondialisation à tout crin pour illustrer la complexité de notre système socio-économique.
Il paraît improbable de ne pas faire participer les agriculteurs et éleveurs bretons aux frais, non ? Ainsi, sans parler même de l’échelle européenne, porc et chou-fleur bretons doivent-ils être plus taxés que ceux des autres régions de France ?
Le prix de la vérité des prix
Si l’on revient à la taxe carbone, il semblerait qu’agriculteurs, transporteurs, et autres demandent à être exonérés. A quel titre ? Parce qu’ils votent à droite ? Pour toutes ces PME/PMI au bord du gouffre, les taxer ou pas ne les sauvera pas. On ne peut pas rejeter un dispositif sous prétexte des errances et erreurs précédentes des gestionnaires d’un Etat, ou parce que c’est Sarkozy qui le propose.
La question d’une taxe représentant un pourcentage à peu près identique pour tous de leur budget de consommateur (donc proportionnelle à la capacité de chacun à consommer), se repose donc comme dans le billet précédent, les quelques problèmes colossaux évoqués ci-dessus plaidant pour un mécanisme simple. Une sorte de TVP : Taxe de la Vérité des Prix.
Et il y a bien taxe et taxe. En matière de TVA, la question de l’équité se pose, son objectif n’étant clairement pas de changer les comportements, mais de remplir les caisses de l’Etat, en prélevant riches et moins riches de façon identique. En matière de TVP, le premier objectif n’est pas fiscal, il s’agit d’inciter à moins en payer via un changement de comportement du consommateur, riches et moins riches sont à égalité.
Se profile néanmoins l’usage qui serait fait de l’argent ainsi récolté. Et du bel alibi qu’elle pourrait constituer pour installer une fiscalité permanente, si l’on décidait de laisser tranquille les producteurs, en faisant tout payer au consommateur, comme la bizarre écotaxe sur les équipements électriques et électroniques évoquée dans le billet précédent, pondue par un gouvernement de droite.
Car si les effets principaux d’une TVP concernent l’usage de la carte bleue du consommateur et de la carte d’électeur, il conviendrait qu’elle puisse également participer au paiement de la dette environnementale et sociale accumulée jusque-là, c’est-à-dire tout ce qu’il faudrait réparer et que l’on dissimule sous le tapis depuis trop longtemps.
Notes
[1] Et même pas pour dire que le sujet CO2 n’est pas le seul dont il conviendrait de se préoccuper. L’eau joue timidement des coudes pour un peu de considération à Copenhague.
[2] Sauf à considérer, bien sûr, qu’au nom de l’éducation au développement durable, les élèves de primaire et du collège iront débarrasser systématiquement, gratuitement, mains et poumons nus, plages et autres écosystèmes. On pourrait également, dans le cadre d’une éducation à l’économie, proposer que ces mêmes enfants cassent leurs tirelires pour renflouer les caisses de la Société Générale et consorts, non ?.
[3] L’observatoire des inégalités est d’utilité publique. Un article sur les pauvretés au bout de ce lien.
[4] En 1972, Baudrillard suggérait que le revenu minimum, les RMI ou RMA à venir, était un revenu minimum à consommer : je consomme a minima et ainsi je suis autorisé à être dans la société, à participer à « la marche du monde », même si finalement je ne fais que survivre, vu le montant alloué.
17 EUROS.... la tonne de Co2
