Réduction des déchets : "L'Etat ne doit pas se contenter de sensibiliser, il doit réglementer"LEMONDE.FR | 28.11.08 | 15h15 • Mis à jour le 28.11.08 | 15h18
Invitée en "chat" au Monde.fr à l'occasion de la Semaine de réduction des déchets, Clara Osadtchy, coordinatrice des campagnes d'Agir pour l'environnement, revient sur le "manque d'ambition" de l'Etat dans ce domaine.
Mali : Combien de déchets produit-on en France chaque année ? Cette production est-elle en hausse ou en baisse ?
Clara Osadtchy : En France, la production de déchets était en 2004 de 849 millions de tonnes. Pour les déchets ménagers, on est à 28 millions de tonnes. En quarante ans, la quantité de déchets ménagers a doublé. Depuis une dizaine d'années, ce chiffre des déchets ménagers est relativement constant – environ 1 kilo de déchets par jour et par habitant –, mais l'objectif est de le faire baisser.
Les principaux secteurs de déchets sont d'abord l'agriculture et la sylviculture, qui produisaient, en 2004, 374 millions de tonnes, puis les déchets du BTP, puis ceux des entreprises (90 millions de tonnes), et enfin derrière, les déchets ménagers.
Aurélie : Que pensez-vous de la Semaine de réduction des déchets qui vise à sensibiliser les citoyens ?
Clara Osadtchy : La Semaine de réduction des déchets est un événement annuel, institutionnel, de sensibilisation du grand public. C'est un événement que nous trouvons intéressant, mais nous estimons que la politique française ne doit pas se contenter de sensibiliser, elle doit, à un moment donné, réglementer. Communiquer, c'est bien, mais il faut que la volonté politique aille au-delà si l'on veut vraiment répondre aux enjeux écologiques actuels.
Nils_1 : Quelles sont les obligations de tri fixées aux communes ?
Clara Osadtchy : Il faut d'abord préciser que le tri ne relève pas de la prévention des déchets. Trier, c'est la gestion des déchets ; la prévention, c'est ce qui est en amont du tri. Le tri est complémentaire de la réduction des déchets et les communes françaises doivent atteindre des objectifs européens de recyclage par matériau. Globalement, la France les atteint, mais elle a des chiffres de recyclage plus bas que d'autres pays européens, notamment pour les plastiques. En France, 13 % des déchets ménagers sont recyclés, le reste étant incinéré ou mis en décharge. La France se contente d'atteindre les objectifs réglementaires, mais n'est pas ambitieuse, ne cherche pas à faire plus.
Mali : Le recyclage et le tri n'entraînent-ils pas des effets pervers ? En se disant que le papier et le plastique seront recyclés, les industriels continuent à produire énormément d'emballages.
Clara Osadtchy : Effectivement, le recyclage et le tri étaient à la base une méthode de gestion intéressante, car ce sont des économies de matières premières. Mais le fait de recycler un emballage ne doit pas justifier qu'on en fabrique et qu'on en consomme plus. On a tendance à dire que le fait qu'un emballage soit recyclable est écologique, mais le meilleur déchet est celui qu'on ne crée pas. Aujourd'hui, recycler, c'est bien ; moins jeter, c'est mieux. Il faut réduire à la source les emballages car le recyclage n'empêche pas l'épuisement des ressources naturelles. Il y a urgence à agir.
Talou : Peut-on calculer l'empreinte écologique des produits recyclés ?
Clara Osadtchy : Aujourd'hui, il existe plusieurs méthodes pour calculer l'empreinte écologique des produits. Un produit recyclé a en général un meilleur bilan écologique qu'un produit non recyclé. Mais le problème du calcul du bilan écologique, c'est que c'est souvent l'industriel qui le fait, et bien souvent, les résultats sont orientés selon la demande de l'industriel. L'Ademe est en train de réaliser un référentiel permettant de connaître le bilan écologique des produits, mais c'est un travail qui va être très long. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu'un produit provoque des déchets durant sa conception, sa production et son transport. L'institut Wuppertal a réalisé une étude montrant par exemple qu'une brosse à dents génère finalement 1,5 kilo de déchets, et un téléphone portable, 75 kilos de déchets.
Etude :
http://www.annales.org/re/2005/re39/radermaker.pdfKnot : Que peut faire l'Etat pour inciter les industriels à réduire les emballages ?
Clara Osadtchy : Aujourd'hui, il n'existe pas de véritable réglementation. Il existe un décret qui les oblige à réduire au minimum leurs emballages, mais ce décret ne fixe aucun objectif chiffré et aucun contrôle n'est prévu par l'Etat. Il faudrait donc d'une part que l'Etat contrôle les industriels pour s'assurer qu'ils ont effectivement réduit à la source et, d'autre part, que l'Etat mette en place une responsabilité élargie du producteur et fasse payer aux industriels le coût véritable de la gestion des déchets de leurs emballages. Le point vert, qui symbolise la contribution financière des industriels à l'élimination de leurs déchets, est très faible en France, et n'incite pas du tout à la réduction des déchets. Il faudrait appliquer le principe pollueur-payeur et augmenter le point vert à 100 %.
Nils : Cela revient-il à appliquer une taxe/détaxe sur les produits vendus sous forme d'emballages individuels ?
Clara Osadtchy : Il ne s'agit pas d'une taxe, mais d'une éco-contribution, qui refléterait la prise en compte de l'environnement dans la conception des produits. Il s'agit bien de taxer les industriels pour les inciter à réduire leurs déchets à la source. Mais par ailleurs, la fiscalité du type bonus-malus peut être intéressante, notamment la taxe pique-nique, qui permettait de taxer des produits fortement générateurs de déchets. Toutefois, les politiques ont été trop faibles et ont finalement décidé de ne pas mettre en place cette taxe, sous prétexte d'atteinte au pouvoir d'achat. Or il est montré aujourd'hui qu'acheter des produits durables, c'est faire des économies par rapport à l'achat de produits jetables.
Priscilla : Dans certains pays comme l'Italie, la tradition des produits à la coupe (fromage, charcuterie, etc.) a perduré, même au supermarché. Pourquoi la France a-t elle perdu cette tradition au profit du pré-emballé ?
Clara Osadtchy : En France, on trouve plus de produits emballés que de produits en vrac, car c'est plus lucratif pour les industries alimentaires, d'emballage, de recyclage et de traitement des déchets... Pourtant le vrac permettrait de réduire nos déchets et, de plus, d'acheter la quantité dont on a besoin, ce qui permet d'éviter le gaspillage. Aujourd'hui, il est encore possible d'acheter en vrac en allant chez les commerçants de proximité, ce qui permet souvent aussi d'associer moins de déchets à une meilleure qualité de produits, et de faire vivre les quartiers.
Nora : Dans les grandes surfaces, on voit des produits bio comme des pommes et tomates vendus en barquette et sous plastique. N'est-ce pas contradictoire ?
Clara Osadtchy : Si, c'est contradictoire, effectivement. Mais les produits bio ne peuvent pas être mis en vrac dans les supermarchés non spécialisés en bio, car la réglementation l'impose. Ils ne peuvent pas être mélangés avec des produits qui ne sont pas bio. Si on généralisait le bio en France, on n'aurait plus ce genre de problème, car tous les supermarchés vendraient du bio. Ce problème ne se pose pas non plus dans les magasins qui ne vendent que de l'alimentation biologique.
Aurélie : Il coûte souvent plus cher de faire réparer un appareil électro-ménager plutôt que d'en racheter un. N'est-ce pas une aberration dans la perspective d'une réduction des déchets ?
Clara Osadtchy : Effectivement, c'est souvent le cas, et c'est une stratégie industrielle qu'on appelle l'obsolescence des produits. Un industriel a plus intérêt à faire vendre un produit nouveau qu'à faire réparer un ancien. C'est effectivement une aberration qui va à l'encontre de la prévention des déchets. Concernant les déchets de produits électroniques, environ 3 % des produits sont réparés et réutilisés, sur l'ensemble des tonnages traités. Il est temps que les produits affichent leur durée de vie, ce qui était normalement une mesure prévue par le ministère de l'écologie mais qui n'a jamais abouti. Personne ne s'est estimé compétent sur ces questions, ce qui est faux étant donné que les industriels connaissent parfaitement la durée de vie de leurs produits. Simplement, les produits à faible durée de vie ne seraient-ils pas moins vendeurs si leur durée de vie était affichée ? Les produits mis sur le marché contiennent souvent un élément plus onéreux, qui rendra les produits moins chers à racheter qu'à faire réparer, ce qui est scandaleux du point de vue des consommateurs et de celui des associations de protection de l'environnement.
Aurélie : Comment pourrait-on imposer aux industriels un changement à ce sujet ?
Clara Osadtchy : Il suffirait de rendre obligatoire une norme au moins expérimentale qui permettra d'annoncer que le produit est conçu pour durer X semaines, mois ou années. Cela permettrait également de prolonger la garantie commerciale et le service après-vente. Et cela permettrait de créer des emplois dans le secteur de la réparation. Ces emplois sont bien souvent plus valorisants pour les salariés que les emplois à la chaîne et au montage des usines de production.
Priscilla : Il y a quelques années, on consommait du lait et de l'eau en bouteille de verre (et d'autres boissons aussi...), que l'on rapportait au commercant à chaque achat. Un retour à la consigne est-il envisageable et possible aujourd'hui ?
Clara Osadtchy : En effet, la consigne existait auparavant en France et elle a complètement disparu au profit du tri et du recyclage. Mais le principe existe toujours chez nos voisins européens, où il fonctionne très bien. Il permet de sensibiliser les consommateurs, mais aussi d'économiser des matières premières, puisque les bouteilles sont réutilisées. En France, les industriels sont globalement opposés à ce système. Toutefois, une récente étude de l'Ademe vient de montrer que rien ne permet de dénigrer la consigne en France. Maintenant, il faudrait une étude permettant de définir les conditions de sa mise en place, notamment voir comment la localiser dans les territoires pour des produits comme les eaux minérales, le vin et les jus de fruits, qui sont consommés au niveau local. Il est temps que la propagande des industriels cesse, car ce dispositif peut être vraiment intéressant. Tout est question de volonté politique.
placedesfetes : On a parlé de peser les poubelles pour adapter les taxes au poids des poubelles de chacun. Est-ce une bonne solution ? Est-ce réalisable ?
Clara Osadtchy : Effectivement, faire payer au poids des déchets que l'on produit, c'est le système de la pesée embarquée. C'est un système intéressant, car avec un argument financier, on permet aux citoyens de prendre conscience des déchets qu'ils produisent et des enjeux qui y sont liés. Pour l'instant, le système se base sur le volontariat des collectivités et il est temps de passer à une généralisation de ce dispositif. En effet, il permet des économies non seulement pour les citoyens, mais également pour les collectivités, qui auront moins de déchets à traiter. C'est le cas à Manspach, en Alsace, qui a vu diminuer de beaucoup les impôts liés aux ordures ménagères. La bonne mise en place de ce système dépend de la bonne volonté des habitants, mais c'est aussi aux collectivités de mettre en place une logistique permettant de réduire les problèmes entre voisins. Et on ne doit pas s'arrêter à des considérations logistiques pour détruire ce dispositif intéressant.
Jerome2A : Ne faudrait-il pas communiquer davantage sur la part des déchets organiques dans les déchets ménagers et les bénéfices du compostage individuel ?
Clara Osadtchy : Le compostage permet effectivement de traiter les déchets organiques de façon naturelle plutôt que par incinération. Mais il n'existe aucune filière de compostage viable et seuls les particuliers peuvent le mettre en place chez eux. Cela concerne une faible part de la population, mais les collectivités sont aujourd'hui en mesure d'inciter au compostage individuel et au compostage collectif, puisqu'on sait aujourd'hui, par exemple, mettre des bacs à compostage dans des immeubles. Là encore, il faut des moyens financiers et l'Etat doit se mettre à ce travail très vite. Le compostage est un mode de gestion très intéressant, mais il faut aussi veiller, en amont, à ne pas trop gaspiller de nourriture. Et ça, c'est un travail individuel de tous les jours.
bbb : Quid de l'incinération des déchets ?
Clara Osadtchy : L'incinération des déchets est une filière très lucrative et très défendue par ses détenteurs en France. Mais les scientifiques s'accordent à dire qu'elle a des conséquences environnementales et sanitaires néfastes, et que son intérêt énergétique est très limité. Le Grenelle de l'environnement devait notamment mettre en place une taxe sur les incinérateurs, que vient de revoir à la baisse le Sénat, ce qui va amputer le Grenelle de l'environnement de 100 millions d'euros. L'incinération est un mode de traitement qu'il faut éviter, ou au moins limiter au maximum, car des alternatives existent aujourd'hui, comme le recyclage, le compostage, et surtout la réduction à la source. Ce n'est pas un hasard si au niveau local de nombreuses associations luttent contre les incinérateurs. Le Cniid, par exemple, est une association qui lutte au niveau national contre l'incinération et publie de nombreuses enquêtes intéressantes.
Nora : Quel bilan faites-vous du Grenelle de l'environnement dans le domaine de la réduction des déchets ?
Clara Osadtchy : Le Grenelle a défini un objectif de réduction des déchets de 25 kilos en 5 ans par habitant. Cet objectif, qui était intéressant, ne possède en revanche aucun moyen concret si l'on continue avec le dispositif actuel. On a toujours la difficulté d'un Grenelle qui est un beau discours très consensuel, mais qui dans les faits a du mal à passer à l'acte réglementaire. Venant d'être amputé de 100 millions d'euros, qui devaient aller notamment à des actions de réduction des déchets, on peut se demander si les différents lobbies industriels n'ont pas plus d'influence sur les pouvoirs publics que les enjeux environnementaux. Globalement, nous allons veiller à la loi Grenelle 2 qui sera votée cet hiver et qui doit à tout prix conserver des ambitions fortes n'allant pas vers la seule gestion des déchets, mais permettant aussi, avec des moyens réels, la prévention des déchets.
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