Quelques principes de la consommation responsable
par Véronique Gallais, présidente dAction Consommation
Intervention le 25 août 2004 pendant lUniversité dété dAttac, dans la table-ronde « Construire des alternatives de production, de distribution et de consommation »
Le pouvoir et la responsabilité des consommateurs dépassent largement la défense de leurs simples intérêts. En effet, ils peuvent jouer un rôle considérable : dans leurs gestes dachat ou de non-achat, dans les comportements de chacun-e, à travers linterpellation des entreprises et des institutions.
Ainsi, la CONSOMMATION RESPONSABLE constitue à la fois un levier économique, un levier politique et un facteur de transformation, individuelle et collective :
Un levier économique :
Ce sont les achats, quotidiens et ponctuels, des individus et des collectivités qui composent concrètement le chiffre daffaires des entreprises ; nous pouvons soutenir les alternatives et refuser de soutenir lémergence ou la croissance de quasi-monopoles de production et de distribution, dont nous dénonçons les pratiques sociales, économiques et environnementales.
Un levier politique :
Lacte dachat (ou de non-achat) conscient est en soi déjà un acte politique ; la consommation responsable consiste aussi à interpeller les institutions et les entreprises pour faire évoluer le cadre législatif et loffre de produits, ce qui constitue également une démarche politique.
Un facteur de transformation, individuelle et collective :
Nous ne pouvons prétendre « construire un autre monde » sans questionner nos propres comportements et les éventuelles « complicités » de chacun-e dans ses actes quotidiens.
En effet, la remise en cause de léconomie dominante et des institutions établies, lélaboration de nouveaux modes dorganisation de la démocratie - aux niveaux mondial et local, ne pourront aboutir valablement que si chacun se mobilise contre les fonctionnements en place mais aussi si chacun, à son niveau et dans ses actes concrets, se libère de ses conditionnements, reconsidère ses propres comportements, dans un souci constant de cohérence entre nos utopies et nos actes.
Action collective par la somme des actions individuelles, la consommation responsable se situe à larticulation entre les niveaux microéconomique, macroéconomique, politique et les comportements personnels. Elle permet de réconcilier et de souligner les interdépendances entre le consommateur, lépargnant, le contribuable, le producteur et le citoyen.
Lapproche par la consommation responsable est aussi un moyen dinterpeller les citoyens peu attirés par la politique ou les actions militantes mais sensibles aux conséquences (positives ou négatives) de leurs propres comportements. A partir de ces considérations, le lien avec la dimension politique de lengagement peut être développé.
Nous proposons ici une grille de critères dachat auxquels les consommateurs responsables devraient être attentifs en priorité, et qui inverse en quelque sorte la lecture des éléments du marketing : les besoins, la qualité, le prix, la distribution, linformation.
Les besoins
Il sagit de prendre en compte lutilité réelle du bien ou service à « consommer ».
On sait combien le marketing exacerbe les désirs, fabrique les besoins du consommateur et organise lobsolescence des produits, conditionnant une surconsommation phénoménale et inégalitaire, ainsi quune marchandisation accrue (avec lintégration de services autrefois auto-produits). Celles-ci engendrent des conséquences considérables pour la planète et lhumanité (conditions sociales, tensions sur les ressources naturelles, volume des déchets, pollutions et réchauffement climatique, atteinte à la biodiversité, etc.) .
La qualité
Il faut ici considérer la notion de « qualité globale » qui au-delà de la qualité intrinsèque dun produit ou service intègre la qualité sociale et environnementale et celle de son mode de production.
Se pose alors la question de lévaluation et des signes de qualité correspondants. Or, entre les démarches réglementaires et volontaires, le consommateur ne peut être que partagé.
Il est certes possible pour certains produits de mesurer soi-même la qualité, par une recherche personnelle dinformation et de connaissances (le consommateur est dores et déjà réputé navoir jamais été aussi « expert »), des relations de confiance et les plus directes possibles avec les producteurs, ce nest certainement pas réalisable pour lensemble des biens et services consommés, pour lensemble des critères de qualité.
Cependant, la normalisation ou labellisation de certains critères (comme la qualité sociale, y compris pour le commerce équitable) implique un coût important, qui peut favoriser lexclusion des petits producteurs et la concentration des entreprises, en pleine contradiction avec les objectifs recherchés, pour le maintien des petits opérateurs en particulier. Par ailleurs, les démarches volontaires des entreprises (codes et chartes de bonne conduite), nétant majoritairement pas soumises à un contrôle indépendant, brouillent linformation du consommateur et favorisent un « marketing sociétal » déclaratif dépassant la réalité, lampleur ou la transversalité de lengagement des firmes.
Le prix
La recherche du meilleur rapport qualité-prix devrait conduire à un « prix juste pour une qualité globale », telle que définie plus haut.
Les stratégies commerciales et publicitaires des entreprises brouillent le rapport des consommateurs à la valeur des produits et génèrent une fuite en avant vers les prix les plus bas possibles et la gratuité. Or, il faut tenir compte des « coûts cachés », (« coûts externes » ou « externalités négatives » pour les économistes) : « tous les effets « collatéraux » de lactivité économique qui ont un impact sur la société et le territoire. » [Rouillé dOrfeuil, 2002, p.116] : pollutions, bruit, risques liés au changement climatique, coûts social ou de santé, insécurité liée à lexclusion socio-économique, etc. Ainsi, certains prix impliquent indirectement de mauvaises conditions sociales et des dégradations de lenvironnement, et des coûts qui devront être pris en charge par la collectivité, dont certains sont difficilement, voire in-chiffrables. A linverse, il existe des surcoûts relatifs, p.ex. pour les produits du commerce équitable : un prix dachat au producteur supérieur au marché, des frais de labellisation des produits ou de garantie d « équité » des filières, les frais de promotion des produits (ou du concept) auprès des consommateurs [Rouillé dOrfeuil, 2002, p.110]. Il existe aussi de « faux prix bas » constitués de prix dachat au producteur excessivement bas mais de marges démesurées pour les distributeurs (notamment par le système des « marges arrière » [Jacquiau, 2000]).
Ce critère permet de pointer le lien entre salarié et consommateur, les personnes disposant de faibles revenus étant encore davantage que dautres à la fois poussés vers les prix bas et tributaires de ce système pour leur salaire ou leur emploi. Or, ne faudrait-il pas garantir un droit à la consommation responsable pour tous, avec un accès à des produits de qualité et la dignité de consommer des produits de bonne qualité sociale et environnementale, ainsi que le revenu correspondant ?
La distribution
Le consommateur devrait appliquer, pour les modes de distribution et leurs conséquences, la même vigilance que pour les modes de production, et rechercher les relations les plus directes possibles entre producteurs et consommateurs, par un décloisonnement de lensemble de la filière et la recherche de lien, dinterconnaissance entre les acteurs.
Les grandes firmes de distribution sont des multinationales « comme les autres », à ceci près quelles exacerbent les tendances du marché, par une pression phénoménale sur les fournisseurs, une politique sociale de précarité et une situation doligopole terrifiante : 90% des produits de grande consommation sont commercialisés par lintermédiaire de cinq centrales dachat en France [Jacquiau, 2000].
Linformation
Elle doit être indépendante et déconnectée des intérêts marchands tout en respectant les entreprises, leur rôle et leurs besoins dans une relation équilibrée , critère essentiel pour pouvoir décider et choisir en connaissance de cause.
Le consommateur responsable doit se procurer les moyens dassurer une vigilance constante sur les pratiques et déclarations des entreprises, et de décoder les artifices marketing toujours plus sophistiqués des entreprises ; mais aussi de sinformer sur les décisions des institutions et leurs implications. Permettant ainsi de réduire l « asymétrie dinformation » dans la relation économique, aux niveaux micro- et macro-économique, national et international.
Cela passe aussi souvent par un questionnement sur le temps accordé à la télévision et un rééquilibrage des sources dinformation et de divertissement.
Pour peser véritablement vers un changement déchelle conséquent, laction des consommateurs responsables ne peut cependant se limiter à la qualité de leurs actes dachat et comportements. Ils doivent sintéresser à la politique des entreprises, et notamment des multinationales, et à celles des institutions, afin de les interpeller en conséquence. Laction des consommateurs responsables rejoint ici celles des associations de lutte contre la mondialisation néolibérale, de défense de lenvironnement et de solidarité locale et internationale.
Ainsi, nous attendons dune entreprise responsable, en opposition à lunique objectif de rentabilité et de profit pour les actionnaires, une démarche authentique orientée vers le bien commun, qui sexprime notamment par 3 axes prioritaires : lutilité sociétale [1] des activités de lentreprise (sa « raison dêtre » ), des modes de production, dapprovisionnement et dorganisation respectueux des êtres humains et de lenvironnement, et bien évidemment la viabilité économique de lentreprise.
Nous attendons des politiques et des institutions quils jouent pleinement leur rôle à tous les niveaux, pour encourager et contraindre lévolution des modes de production, dapprovisionnement et dorganisation. Ils doivent engager et évaluer des procédures dachat responsables en tant quacheteur collectif, pour leur poids économique et leur valeur dexemplarité. Il leur revient également dorganiser et soutenir des initiatives de sensibilisation des citoyens pour une approche globale et transversale de la consommation responsable et de la citoyenneté, sans culpabilisation ou sur-responsabilisation des consommateurs. Ils doivent ainsi engager des politiques volontaristes dincitation et de pénalisation : encourageant les bonnes pratiques et valorisant les actions de sensibilisation indépendantes de tout intérêt marchand, dune part, réprimant les mauvaises pratiques et le contournement des législations, dautre part. Il sagit également de prendre et soutenir des réglementations sans ambiguïté dans ce sens, et veiller à leur application.
Les groupes locaux dAttac peuvent décliner ces quelques principes dans leurs actions locales, en complément des mobilisations dans le cadre des objectifs dAttac, donnant ainsi aux consommateurs quils sont et auxquels ils sadressent lopportunité de mettre en cohérence les propositions politiques et les actes quotidiens.
Véronique Gallais
Bibliographie
Christian Jacquiau, Les coulisses de la grande distribution, Albin Michel, 2000
Henri Rouillé dOrfeuil, Economie, le réveil des citoyens les alternatives à la mondialisation libérale, La Découverte, 2002
Informations complémentaires :
www.actionconsommation.org
[1] utilité des produits et services proposés pour la société